L'importance du mot juste

Par: Annie-Ève Collin

Les mots "genrer" et "genré" se sont répandus dans le langage courant. Leur usage est un gain de l'idéologie du genre, qui réussit aussi peu à peu à faire admettre la notion de sexe assigné à la naissance, comme s'il s'agissait d'un assignation et non d'un constat. Mais surtout, ça permet à la notion de genre individuel de se faufiler insidieusement. Je parle ici de l'idée que chacun aurait une identité de genre (alors que la majorité des gens ont assez d'avoir un sexe). 


Que le mot "genrer" se répande donne du poids à la prétention qu'il faudrait parler de chaque personne selon son identité de genre - ce qui va assez loin comme demande au départ, je le signale, parce que l'identité de genre serait la perception que la personne a d'elle-même, ce qui veut dire qu'on serait obligé de parler des autres selon leur propre subjectivité, plutôt que selon des faits objectifs qu'on peut constater nous-mêmes. 

On nous invite à "éviter de genrer", par exemple, en disant seulement bonjour, et non "Bonjour Madame" ou "Bonjour Monsieur". On nous invite à nous assurer de genrer correctement, en demandant à chacun quels pronoms il souhaite qu'on utilise pour référer à lui. On nous invite même à prendre l'habitude de spécifier nous-mêmes quels sont nos "pronoms préférés", pour que ça devienne normal.

Remettons un peu les pendules à l'heure, voulez-vous ? Pour commencer, les mots femme et homme, fille et garçon, ne réfèrent pas à des genres, ils réfèrent aux humains selon leur SEXE. C'est comme ça qu'ils sont utilisés depuis des siècles, ça n'a pas changé et ça ne devrait pas changer non plus*. Quand le médecin annonce à l'échographie ou à l'accouchement que le bébé est un garçon, il n'assigne rien du tout, il constate. 

Dire qu'une personne est une femme, dire qu'une personne est un homme, ce n'est pas "genrer" la personne, parce que c'est de son sexe qu'on parle.

Quand on utilise les mots Madame et Monsieur, on ne "genre" pas non plus, le mot Madame servant à désigner une femme, et le mot Monsieur, un homme. Ça a tout à voir avec le sexe des gens, et rien avec le genre.

Maintenant, quand on dit de Julie, la voisine - qui est une femme, vous l'aurez compris - qu'elle est gentille : voisine, gentille, est-ce que ce n'est pas genrer, utiliser ces mots-là de cette façon-là? On les utilise au féminin. Si on parlait de Jean-Paul, le voisin, on dirait qu'il est gentil, pas qu'il est gentille.

Oui, on utilise les mots au féminin quand on parle de Julie, et au masculin quand on parle de Jean-Paul, mais ça ne s'appelle pas "genrer", ça s'appelle accorder. En français, les mots s'accordent en genre et en nombre. Oui, en genre, oups, je viens de me trahir, vous croyez?

Eh bien non : le genre n'est pas personnel, il est grammatical. En écrivant ce texte, je bois UN café qui est dans UNE tasse. Un BON café NOIR dans UNE BELLE tasse NOIRE. Vous voyez, j'accorde en fonction des règles de la langue française, le mot café est masculin, le mot tasse est féminin, rien à voir avec l'identité subjective des choses auxquelles réfèrent ces mots, surtout qu'elles n'en ont vraisemblablement pas.

On dit UNE personne même si on parle d'un homme, on dit UN individu même si on parle d'une femme : Richard Martineau est UNE personne, Sophie Durocher est UN individu.

Quand quelqu'un qui n'est pas de mes proches m'aborde, il dit "Madame", les gens utilisent "elle" pour me désigner. Mais la raison, ce n'est pas que "Madame" est mon mot préféré (surtout que je trouve ça assez laid comme mot), ce n'est pas parce que le pronom "elle" est mon pronom préféré, c'est parce que je me trouve à être une femme - je ne l'ai pas choisi, c'est comme ça, je suis une femme - et qu'il y a une règle qui ne dépend pas de moi dans la langue français, qui dit qu'on utilise Madame pour désigner une femme, et une autre qui dit qu'on utilise "elle" comme pronom quand le pronom se substitut à un nom féminin, comme le mot femme.

Bref, les accords, ça se fait selon des règles qui précèdent et dépassent chaque individu, et non en fonction de l'identité subjective de chacun. Le genre, en français, a à voir avec la grammaire, pas avec la perception subjective des gens.

Que les humains puissent avoir une perception subjective d'eux-mêmes, n'est pas une raison valable pour obliger tout le monde à parler des autres en étant soumis à leur perception subjective d'eux-mêmes.

*J'ai développé autre part mes raisons d'affirmer que l'usage des mots femme, homme, fille et garçon devrait rester comme il est.




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