De la différence entre croyance et connaissance

Par: Annie-Ève Collin

Par le passé, j’ai écrit un billet faisant valoir qu’il n’y a pas de différence nette entre croyance et connaissance. Pour résumer, toute connaissance est en même temps une croyance : on ne peut pas savoir quelque chose qu’on ne croit pas, si on définit croire comme « tenir pour vrai ». Je sais que l’espèce humaine est un résultat de l’évolution par sélection naturelle ; je ne pourrais pas le savoir, même en ayant suivi des cours de biologie évolutionniste où on m'aurait enseigné les preuve de l'évolution si, par ailleurs, je rejetais la théorie de l’évolution en raison de croyances religieuses qui stipulent qu’on descend d’un couple nommé Adam et Ève. Tout au plus, je saurais qu'il y en a qui disent que l'espèce humaine est un résultat de l'évolution par sélection naturelle, tout en étant convaincue qu'ils ont tort. De plus, il n’existe pas de croyance fondée sur aucun indice (evidence en anglais). Ce qui distingue une connaissance d’une croyance est le nombre d’indices et la qualité des indices et des raisonnements qui y mènent. Il importe aussi de rappeler que les preuves, au sens fort et même propre du terme, n’existent qu’en mathématiques et en logique formelle. Si on part du principe que, pour parler de connaissance, il faut des preuves, alors on nie l’existence de connaissances scientifiques. En français, on parle de preuves scientifiques, sans doute parce que le mot «indices» paraît trop faible pour rendre compte de l’efficacité de la science, mais il demeure que la science se base sur des indices empiriques et non sur des preuves. En anglais, le mot proof est réservé aux mathématiques et à la logique formelle, et en science, on parle d’evidences.

 

Un argument qu’on m’oppose parfois est le suivant : l’attitude qu’on adopte en science consiste à faire des hypothèses en gardant un esprit critique, c’est-à-dire l’ouverture à la remise en question, aux nouveaux indices qui pourraient nous amener à modifier les hypothèes et les conclusions. On n’a guère l’habitude d’utiliser le mot «croyances» en sciences. Par opposition, dans ce qui constitue selon certains le « domaine de la croyance », on a une toute autre attitude ; on tient pour vrai sans être exigeant en ce qui concerne les indices et les preuves, et surtout sans donner priorité à la remise en question. Jusqu’ici, la différence paraît claire et elle existe sans contredit. C’est à partir de ce qui suit que ça commence à poser problème : selon certains, la croyance est même par définition adoptée sans demander de preuves ou d'indices. Certains vont jusqu’à dire que ce qui relève du domaine des croyances est par définition en dehors du champ de la critique rationnelle, la recherche de preuves et d’indices (au sens de evidences et non au sens de clues).

 

La différence d’attitude relevée au paragraphe précédent peut aisément être constatée. En effet, les gens n’ont pas toujours l’attitude qui est de rigueur en philosophie et en science. Ils peuvent tenir à des croyances indépendamment des indices ou même des preuves qui suggèrent qu’ils font erreur. Notamment – mais pas uniquement – en ce qui concerne les croyances religieuses, ceux qui en ont peuvent avoir tendance à refuser de les remettre en question. Dans le cas du christianisme au moins, on va jusqu’à présenter comme une vertu le fait de « croire sans avoir vu ». Il est également humain d’adopter des croyances parce qu’elles nous réconfortent, parce qu’elles nous séduisent, ou encore de garder des croyances malgré les indices suggérant qu’on a tort parce qu’on ne veut pas admettre qu’on s’est trompé. Cette attitude est bien sûr à l’antipode de celle qu’on doit adopter en science, ou encore en philosophie. 


Il serait faux, cependant, de prétendre que dans la vie quotidienne, il n'arrive jamais que l'on adopte une attitude rigoureuse, et qu'on adopte des conclusions que l'on tient pour vraies, que l'on croit autrement dit, suite à un cheminement rigoureux. Encore une fois, la démarche qui mène aux croyances peut être plus ou moins valide, et c'est ce qui fait en sorte que certaines croyances sont des connaissances alors que d'autres n'en sont pas.

 

De plus, ce n’est pas parce que des gens adoptent des attitudes différentes par rapport à leurs croyances, qu’on doit en conclure que les croyances concernées appellent d’elles-mêmes des attitudes différentes. D’abord, il serait faux de dire que les gens qui ont des croyances religieuses ne les appuient sur aucun indice, sur aucun raisonnement. Il suffit de discuter avec des gens religieux pour constater que beaucoup d’entre eux sont capables de donner des arguments pour justifier leurs croyances (des arguments insuffisants, sans doute, mais ils cherchent à justifier rationnellement leurs croyances). Quoi qu’il en soit, il faut reconnaître, encore une fois, que lorsqu’il est question de leurs croyances religieuses ou autres dans la vie de tous les jours, les gens n’adoptent pas toujours la rigueur qu’on doit impérativement adopter quand on fait de la science. Mais en quoi est-ce que cela signifie que leurs croyances sont en elles-mêmes imperméables à l’épreuve de la rationalité, par la méthode scientifique, ou encore par logique ? 


Ce n'est pas parce que des gens choisissent de ne pas faire subir ces épreuves à leurs croyances qu'il est impossible ou interdit de le faire. Si on peut montrer qu’une conclusion repose sur un raisonnement comprenant une ou plusieurs erreurs logiques, suffit-il vraiment de rétorquer que « c’est du domaine de la croyance » pour enlever sa pertinence à la logique? Si on peut montrer qu’une assertion d’une religion donnée contredit des faits solidement établis scientifiquement, est-ce qu’il suffit de dire que « ce sont des croyances » pour que la science perde tout à coup son efficacité ? Sans faire de mauvais jeu de mot, je ne le crois pas. Bien des croyances, y compris religieuses, peuvent tout à fait être contredites en faisant ressortir les contradictions logiques sur lesquelles elles reposent, ou encore le fait qu’elles entrent en conflit avec des faits scientifiques (et j’inclus les faits historiques dans les faits scientifiques : l’histoire est une science humaine, mais tout de même une science).

 

Pour conclure, je me joindrai à Richard Dawkins pour dire que, s’il existe bel et bien des questions pour lesquelles la science ne nous est d’aucun secours, alors la seule conclusion qu’on peut en tirer, c’est qu’on ne peut pas répondre à ces questions. Inventer des réponses et les justifier en invoquant que « ce sont des croyances et non des connaissances » ne donne aucune crédibilité auxdites réponses.