Lettre ouverte à Radio-Canada : Xavier Camus n’est pas un spécialiste de l’extrême droite

Par: Admin

Un reportage de Claude Brunet, diffusé à Radio-Canada, déclare que le blogueur Xavier Camus est un « spécialiste des groupes d’extrême droite au Québec ». La présente lettre vise à dénoncer le grave manque de rigueur de Radio-Canada, car Xavier Camus ne peut en aucun cas être considéré comme un « spécialiste des groupes d’extrême droite au Québec ». C’est plutôt un militant aux méthodes fort douteuses.

Procès par association
Dans un texte publié sur Ricochet, Xavier Camus laisse sous-entendre qu’il y aurait un lien de proximité entre Djemila Benhabib et le groupe nommé « La Meute ».

On constate d’emblée que le texte de Camus est bâti uniquement sur des allusions au conditionnel, ce qui laisse au lecteur une impression de culpabilité par association.

Xavier Camus lance son attaque en affirmant que des membres de La Meute auraient été présents lors d’une table ronde sur la liberté de la presse qui a eu lieu à Montréal, le 9 mai dernier. Un événement organisé par Djemila Benhabib.

Xavier Camus écrit : « Sur une autre photo, on peut observer Mme Benhabib, tout sourire, recevoir l’accolade de deux de ces agents de sécurité volontaires : tous les deux sont des membres de la page publique de La Meute, l’un d’eux est Farid Salem.»

Le fait est que, dans la salle ce soir-là, personne ne portait logo de La Meute. De plus, Djemila Benhabib ignorait que M. Salem était membre de la page Facebook publique de La Meute.

De plus, être membre de cette page publique ne veut strictement rien dire, car n’importe qui peut en être membre. Ce n’est pas une page de membres en règle. Être abonné à une page Facebook publique ne veut pas dire que l’on adhère à quoi que ce soit : on peut s’abonner à une page Facebook parce qu’on est curieux de lire ce qui y est publié. Par exemple, deux des signataires de cette lettre, sont abonnés aux pages Facebook de Québec Inclusif, ainsi qu’aux pages de plusieurs féministes qui adhèrent au courant intersectionnel, telles que la page des Brutes ainsi que les pages personnelles de Judith Lussier, Lili Boisvert et Martine Delvaux. Pourtant, il ne viendrait à l’idée de personne qui connaît nos positions de prétendre que nous adhérons aux orientations idéologiques de Québec Inclusif ou au féminisme intersectionnel.

A fortiori, Djemila Benhabib ne pouvait avoir aucune espèce d’idée que des gens présents ce soir-là, y compris ceux qui ont assuré la sécurité de l’événement, pouvaient avoir cliqué « J’aime » sur quelque page publique que ce soit. Xavier Camus fait un raccourci intellectuel en plus de tomber dans la culpabilité par association.

Camus a aussi prétendu que les citoyens de St-Apollinaire étaient alliés à La Meute sous prétexte que des membres de La Meute ont fait campagne en vue du référendum sur le cimetière musulman. Un autre procès par association, en plus d’un procès d’intention, car on ignore pour quels motifs les résidents de Saint-Appolinaire qui ont voté non à ce référendum ont voté ainsi.

Xavier Camus n’est pas très conséquent non plus : lorsqu’il veut aboutir à la conclusion que La Meute n’a pas beaucoup de membres, il dit qu’être membre des pages Facebook ne compte pas et que des milliers de personnes ont été ajoutées par inadvertance. Pourquoi Xavier Camus a-t-il traîné dans la boue des gens qui ont peut-être été ajoutés par erreur ?

Exposition au mépris public
Xavier Camus traque les personnalités publiques qui peuvent être associées à La Meute par le genre de raccourci dénoncé précédemment, pour les dénoncer sur son blogue. Il écrit notamment :
« En conclusion, quelles que puissent être les raisons pour lesquelles ces personnalités ont abouti dans le groupe secret de La Meute, on ne peut que souhaiter leur dissociation immédiate et une dénonciation des stratagèmes utilisés par La Meute pour grossir leurs rangs et se faire un capital de prestige sur le dos de chroniqueurs conservateurs respectés. »

Et il poursuit ainsi :
« Plusieurs personnalités sont abonnées à la page secrète du groupe d’extrême droite La Meute. Elles grossissent ainsi les rangs de la formation xénophobe qui s’enorgueillit d’avoir plus de 44 000 membres sur cette page. De surcroît, les chefs de La Meute instrumentalisent ces vedettes pour se normaliser et recruter davantage. Ont-elles été embrigadées sans leur consentement ? Il conviendrait de voir ces personnalités se dissocier fermement de La Meute en quittant leurs rangs. »

Et si, comme c’est arrivé à des milliers de personnes, un individu a été ajouté à la page de La Meute à son insu, cet individu est-il coupable de ne pas être allé vérifier ? Est-il acceptable de laisser Xavier Camus mettre les gens au pied du mur pour leur donner l’occasion de prendre leur distance avec La Meute ? Faut-il remercier Xavier Camus de sortir de force des personnes du placard alors qu’elles ne savaient même pas qu’on les avait mises au placard de la honte ?

Au lieu de les exposer au mépris public, il aurait pu écrire à ces personnes pour les informer de la situation. Xavier Camus, fait preuve dans ses méthodes d’un grave manque d’éthique, mais surtout, il ne s’agit pas là de méthodes dignes d’un spécialiste de quoi que ce soit.

Biais idéologiques
Sur son blogue, Camus écrit :
« Mme Benhabib s’est fait connaître en 2009 par son premier essai, Ma vie à contre-Coran. Elle y annonçait déjà ses couleurs de troll anti-islam ».

Lisons maintenant un extrait de Ma vie à contre-Coran :
« Contrairement à ce qu’on croit trop souvent, les musulmans ne forment pas un bloc monolithique. Ils appartiennent à des classes sociales, des cultures, des nations différentes. L’islam se décline au pluriel et regroupe plusieurs visions antagoniques. Reconnaître cette diversité, c’est permettre l’expression de voix jusque-là inaudibles parmi les musulmans, notamment celle des laïcs. Il ne peut exister UNE communauté musulmane, mais DES communautés musulmanes, parmi lesquelles on compte une majorité respectueuse des valeurs démocratiques de ce pays. Dans le débat concernant les accommodements raisonnables, les immigrants de foi ou de culture musulmane sont les grands perdants. Ils sont devenus des suspects alors que la plupart d’entre eux ne demandent aucun accommodement, mais simplement la possibilité de partager leurs diverses expériences avec leurs coreligionnaires. De grâce, ne les rendons pas coupables par association. Ne les stigmatisons pas. Ils sont porteurs d’expériences formidables ; ils sont une richesse pour le Québec. S’il est vrai qu’il existe une multitude d’islams, reste à savoir lequel est soluble dans la démocratie. C’est cette épineuse et complexe question qui nous interpelle collectivement. Ne laissons pas aux seuls musulmans la responsabilité historique d’en décider. Cet enjeu, nous devons y répondre ensemble dans la transparence, l’échange, l’ouverture et la vigilance. Doit-on réinventer notre démocratie pour accommoder les islamistes ou s’assurer plutôt qu’ils n’interfèrent pas dans les affaires de la Cité ? [...] Si l’État continue de faire l’autruche et de fermer les yeux sur l’énorme malaise des immigrants face au marché de l’emploi, il contribuera à nourrir un ressentiment qui ne peut conduire qu’à un immense gâchis et à l’exclusion ». (Djemila Benhabib, à contre-Coran, Montréal, VLB, 2009, p. 25-26.)

Après de tels propos, il est clair que quiconque accusera Benhabib d’être liée à l’extrême droite, d’être islamophobe, xénophobe ou raciste est manifestement idéologiquement biaisé, au point que sa perception de la réalité est gravement déformée. Xavier Camus a-t-il lu ne serait-ce qu’un seul livre de Djemila Benhabib avant de la condamner ?


Mensonges
Dans un billet paru sur son blogue le 30 septembre 2017, Camus accuse Djemila Benhabib d’avoir menti au sujet de policiers l’ayant mise en garde contre une menace pesant sur un colloque qu’elle organisait le 28 septembre. Il semble clair que Xavier Camus prend pour acquis qu’il s’agissait d’un mensonge, sans avoir vérifié. Il a bien sûr le droit de soupçonner qu’il s’agit d’un mensonge, mais affirmer que c’en est un sans vérifier n’est pas l’attitude d’un spécialiste de quoi que ce soit.

On peut lire par ailleurs dans son billet : « C’est donc avec surprise que j’entendis le témoignage de trois personnes crédibles m’assurant que (1) les policiers ne se sont rendus sur place que pour garder un œil sur “l’extrême-droite et La Meute” (2) le service de sécurité était encore opéré par des amateurs, faisant des fouilles sans permis légaux, et semblaient conseillés par Stéphane Roch en personne, chef des “opérations” de La Meute… » Alors Xavier Camus se base sur le ouï-dire, sur la simple parole de trois personnes ; ce n’est pas parce qu’il prend la peine de les qualifier de crédibles que ce ouï-dire devient une preuve valable de quoi que ce soit.

Deux des signataires de cette lettre, étions présents au colloque du 28 septembre, Monsieur Doyon en tant qu’auditeur et Madame Collin en tant que conférencière. Nous sommes donc bien placés pour savoir que les propos d’Éric Émond recueillis par Xavier Camus sont fallacieux : ce dernier prend des incidents et des propos sortis de leur contexte en s’assurant de leur donner une apparence infâme, quand il ne tombe pas carrément dans le mensonge. Cet extrait, par exemple, est un mensonge pur et simple : « Suite à sa non-réponse, j’ai demandé : “Vu que vous ne croyez pas que les parents devraient rentrer les enfants d’un si jeune âge dans la religion (en leur mettant un hijab) est-ce que c’est l’avis de ce panel que nous ne devrions pas faire baptiser nos enfants ? Et aucune première communion, confirmation, etc. ? ” Les murmures se sont fait entendre dans la salle, la tension était palpable… » C’est Annie-Ève Collin qui a répondu à sa question, en spécifiant que sa réponse n’engageait qu’elle : elle a répondu qu’en effet, elle considère que les parents devraient s’abstenir d’imposer des rituels religieux et un enseignement confessionnel à leurs enfants et la réaction de la salle, bien loin de murmures laissant croire à une tension palpable, fut un tonnerre d’applaudissements et de cris d’approbation.

 Ces propos fallacieux ont été relayés par Xavier Camus sans que ce dernier ne vérifie auprès de sources variées. Il est à noter qu’il confirme à la toute fin de son billet que les deux autres personnes dont il a écouté le témoignage sont celles qui accompagnaient Émond. Il s’agit donc de trois personnes qui se présentaient au colloque avec les mêmes intentions, et avec le même biais négatif par rapport à Benhabib, aux conférencières et au colloque lui-même. Quelqu’un de consciencieux et d’honnête, et surtout quelqu’un qui mérite le titre de spécialiste, se serait donné la peine d’interroger des sources plus nombreuses, et surtout, plus variées.

Le manque de rigueur, le manque de respect pour les individus, les biais idéologiques et les mensonges peuvent être aisément constatés par tout lecteur honnête des billets de blogue de Xavier Camus. Nous déplorons le manque flagrant de rigueur journalistique du reportage de Claude Brunet et nous espérons que Radio-Canada ne trompera plus le public en faisant passer un blogueur malhonnête pour un spécialiste.

Annie-Ève Collin
François Doyon
Marco Leclerc